En août 2010, le Devoir publiait une lettre que j’avais écrite pour défendre la pédiatrie sociale. Cette semaine, en apprenant l’abolition des postes de deux employées du centre de pédiatrie sociale Centre-Sud, que j’ai cofondé, je suis aller relire ce texte.

Le constat que j’y faisais est toujours en partie vrai. L’État s’est désinvesti des CLSC et de leur mission sociale. Ce désinvestissement s’est accentué avec la réforme Barrette. Je demeure convaincu qu’une approche plus informelle, plus proche des gens est toujours aussi souhaitable pour rejoindre les clientèles les plus vulnérables. Ce n’est pas tant l’approche clinique de la pédiatrie sociale qui pose problème, mais sa mise en place.

Le Dr Julien, insistait pour dire que nous n’étions pas un groupe communautaire, mais une « entreprise sociale ». À l’époque, je voyais cela comme une distinction purement sémantique. Une façon anodine d’adopter le même langage que les bailleurs de fonds desquels nous dépendions pour financer nos services. Je constate aujourd’hui que je me suis trompé.

Josiane Morel et Julie Archambault ont été congédiées deux fois. Une entente hors-cours avait permis leur réembauche. Malgré cela, le 31 janvier dernier, moins d’une heure avant la rencontre pour négocier une première convention collective, elles apprennent que leurs postes sont abolis. C’est une manœuvre sournoise que l’on est plus habitué de voir de la part d’un restaurant « McDonald’s » que d’un organisme dont la vocation est la défense des droits des enfants.

Dans un article publié par radio-canada, la psychoéducatrice Josiane Morel se désole de ne pas avoir pu aviser les familles de son départ. Je trouve cela inacceptable et en contradiction avec l’approche de stabilité et de lien de confiance préconisé par le Dr Julien. J’écrivais dans ma lettre précédente, pour critiquer l’approche institutionnelle, que « Kevin et Julie se sont fait annuler leur rendez-vous pour leurs vaccins, sans en être avertis, car leur mère tout juste déménagée se retrouvait maintenant hors territoire. » Cette fois, Kevin et Julie auront leur rendez-vous annulés sans pouvoir dire au revoir à l’adulte avec qui ils avaient créé un lien. Dans un contexte de pauvreté et d’instabilité familiale, où la création des liens est d’une grande importance pour l’enfant, on ne peut justifier une telle approche.

Aucun professionnel ne va en pédiatrie sociale pour faire de l’argent. Les salaires sont moins élevés que ceux des postes équivalents dans le réseau public. A l’époque, J’entendais dire que nous pouvions faire plus avec moins, mais ce n’est pas tant dû à une approche novatrice qu’au fait que nous avions du personnel à rabais. Ce personnel dévoué acceptait des conditions de travail moindre, par désir d’aider les enfants en difficultés.

Ce modèle d’entreprise, basé en grande partie sur la charité, a des effets pervers dont personne ne parle. Il force les centres à passer un temps fou à récolter des fonds et crée une compétition non-dite et malsaine entre ceux-ci. Dans le contexte où le gouvernement finance la pédiatrie sociale et que le Dr Julien a récolté des fonds records lors de sa dernière guignolée, comment justifier que le centre, certifié par la fondation du Dr Julien, dans le quartier voisin se retrouve avec de telles difficultés financières?

Je suis attristé de voir ce qui arrive au centre de pédiatrie sociale Centre-Sud. Ces agissements ne peuvent s’expliquer que dans un contexte ou le “social” a été évacué. On ne peut pas dire que l’on défend les droits des enfants si on ne défend pas ceux des femmes qui se donnent corps et âme pour les aider.

Samuel Harper, ex-médecin et cofondateur du Centre de pédiatrie sociale Centre-Sud.